L'écho des plantes :
Quand les jeunes chantent leur lien avec la nature
Dans le cadre de sa mission d’action sociale et d’éducation, l’Opéra de Montréal a lancé cette année L’Écho des plantes, un projet de médiation culturelle audacieux alliant science, technologie et art lyrique. Le projet novateur invite des élèves du primaire et du secondaire à cocréer de mini-opéras d’environ six minutes où ils donnent voix aux émotions que leur inspirent la nature et les enjeux environnementaux actuels.
En quoi consistent ces ateliers où nature, opéra et créativité s’unissent au service du bien-être des jeunes confrontés à l’écoanxiété? On en parle avec Charlotte Gagnon, instigatrice du projet.
Donner la parole aux jeunes avec un projet porteur de sens
Bien que la crise climatique concerne toute la population, force est d’admettre que ce sont les enfants d’aujourd’hui qui en subiront les plus graves conséquences. « Lorsque la situation deviendra véritablement critique, ce seront eux, les adultes qui devront la gérer », constate la mezzo-soprano, artiste-médiatrice et gestionnaire, action sociale et éducation à l’Opéra de Montréal. « C’était donc essentiel pour moi qu’on donne aux jeunes la possibilité de prendre la parole dès maintenant sur cet enjeu, qu’ils puissent partager leur vision et qu’on reconnaisse la légitimité de leurs préoccupations. »
Et pour leur permettre de prendre la parole, quoi de mieux que le médium de l’art lyrique? « À l’opéra, on exprime des émotions intenses de manière intense », souligne Charlotte. « Comme le lien qu’on entretient avec la nature peut générer des émotions extrêmes, que ce soit de l’angoisse face aux changements climatiques ou un apaisement profond quand on marche en forêt, c’est la forme d’art parfaite pour s’exprimer sur le sujet. »
Quand art et technologie se rencontrent
La rencontre fructueuse entre Charlotte et des chercheurs du laboratoire AgeTeQ, laboratoire affilié à l’Université de Montréal dont l’axe Arts et santé de la Chaire de recherche en économie créative et mieux-être (CREAT) financée par le FRQ, secteur Société et culture, a servi de bougie d’allumage au projet. Dans le cadre de ses recherches, le laboratoire AgeTeQ enregistre déjà des données sur des plantes du Jardin botanique et du Biodôme de la ville de Montréal, qui sont ensuite transposées en musique numérique par Antoine Bellemare, chercheur émergent en post-doctorat en charge de la sonification des données des plantes.
« Tous les êtres vivants génèrent des courants électriques qui varient selon leur environnement », explique Charlotte. « Lorsqu’une plante perçoit un changement, qu’il s’agisse du cycle jour-nuit, des variations de température ou le passage d’un animal, les courants électriques internes fluctuent et créent des motifs mesurables. Ce sont ces motifs qui servent de base à la musique créée par Antoine. »
Musique de végétaux, opéra, santé, environnement : il n’en fallait pas plus pour que l’Opéra de Montréal, AgeTeQ et Espace pour la vie unissent leurs forces pour créer L’Écho des plantes!
Découvrez les coulisses de cet atelier
Un processus créatif stimulant et engageant
L’activité de médiation est présentée dans les écoles sous forme d’ateliers, qui varient en nombre en fonction de l’âge des élèves qui y participent. Tous les niveaux scolaires passent par les mêmes étapes du processus créatif.
1. À la découverte de l’opéra
C’est avec beaucoup d’enthousiasme que les jeunes se familiarisent tout d’abord avec l’opéra. En écoutant divers airs, les élèves sont invités à découvrir les émotions véhiculées par les personnages (qui chantent en langue étrangère!). Une approche sensible et expressive qui plaît à tout le monde.
2. De la musique vivante
Le premier atelier se poursuit avec l’écoute de trois pistes musicales mystérieuses, générées à partir des données d’une fougère de Noël, d’une benoîte des ruisseaux et d’un érable rouge du Biodôme, trois végétaux issus de la forêt laurentienne. Sans connaître leur origine végétale, les élèves créent des champs lexicaux inspirés par les trames qu’ils entendent.
« La réaction des enfants est toujours fascinante lorsque je leur révèle ensuite que la musique qu’ils viennent d’entendre provient des plantes », confie Charlotte. « Étonnement, ils sont assez bons pour distinguer que telle musique se réfère à tel type de végétal! »
3. Des visuels générés par les mots
Les mots évoqués par les élèves sont ensuite introduits dans un système d’intelligence artificielle qui génère des images destinées à devenir le décor ou la trame narrative de leur opéra.
4. L’exploration scientifique
Dans le cadre du deuxième atelier, les jeunes se déplacent au Biodôme pour voir directement les plantes dans l’écosystème de la forêt laurentienne et comprendre les mécanismes de prélèvement de données. Cette visite concrète leur permet d’établir un lien tangible avec les végétaux qui les entourent et d’approfondir leur connexion avec la nature. Plusieurs élèves ont d’ailleurs mentionné qu’ils remarquent davantage leur environnement depuis cette expérience et qu’ils sont plus attentifs à la nature autour d’eux.
5. Textes et mélodies : l’opéra prend vie
De retour en classe, c’est le moment pour les élèves de construire l’histoire, les dialogues et la musique de leur mini-opéra. Pour ce faire, ils placent leurs trois images dans un ordre logique pour former une narration, identifient des personnages et, divisés en groupes, écrivent une phrase par acte qui sera mise en musique. Avec l’aide du pianiste Xavier Rousseau, improvisateur et compositeur, ces phrases deviennent des airs que les élèves chantent collectivement dans un contexte d’improvisation guidée.
« Ce qui est remarquable, c’est la cohérence qui émerge naturellement de leurs créations », constate Charlotte. « Sans concertation préalable, les élèves développent des concepts qui se complètent et s’enrichissent mutuellement. On découvre alors un ressenti commun, une préoccupation partagée qui transcende les différences individuelles. Ça révèle quelque chose d’assez profond sur notre relation collective à la nature. »
À travers cette cohérence, une évolution dans les récits est palpable en fonction de l’âge des élèves participants. « Les enfants du premier cycle du primaire ont une grande capacité d’émerveillement. Une simple roche ou une feuille peut les allumer et leurs créations foisonnent d’animaux », observe Charlotte. « Les élèves de 4e à 6e année sont plus conscients des enjeux environnementaux, mais ils expriment leur ressenti de manière plus abstraite et symbolique. Quant aux adolescents du secondaire, leurs créations révèlent une anxiété et une inquiétude profondes face à l’avenir de la planète, mêlées à un sentiment d’impuissance. »
L'Écho des plantes en photos
Une création professionnelle à venir
Les ateliers se poursuivront auprès des élèves à compter d’octobre 2025, avec l’objectif de créer « une véritable mosaïque d’émotions et de perceptions liées à la nature, rassemblant les voix d’élèves issus de différents milieux et établissements scolaires. »
Ce matériel servira ensuite de base à la création d’une œuvre professionnelle menée par Rigoletta, une compagnie artistique dédiée à la création d’opéra pour le jeune public, avec Éric Champagne à la composition et Pascale St-Onge au livret. « Ce ne sera pas une compilation des mini-opéras créés par les jeunes », précise Charlotte. « Notre ambition est de nous immerger profondément dans les émotions qu’ils expriment pour en faire émerger une œuvre nouvelle, avec une trame narrative qui lui est propre et une musique originale. »
Un impact transformateur et innovant
Avec L’Écho des plantes, l’Opéra de Montréal réaffirme son engagement à rendre l’art accessible et pertinent pour les nouvelles générations. En offrant aux jeunes une tribune pour s’exprimer sur des enjeux qui les touchent particulièrement, le projet tisse des liens entre la culture, l’éducation et la santé mentale, prouvant que l’opéra est un art vivant essentiel à notre société.
« L’opéra peut agir en tant que vecteur de transformation sociale. En abordant l’éco-anxiété à travers l’art lyrique, L’Écho des plantes crée un dialogue sur l’environnement qui permet de transformer les fortes émotions en résilience et en moteur pour passer à l’action. C’est un projet innovant et j’en suis très fière! »